1991, dans une salle obscure du Festival de Canne, le public est sans voix : Jaco Van Dormael vient de présenter Toto le Héros. Le pitch ? L’histoire d’un vieux type, persuadé depuis l’enfance qu’il a été échangé à la naissance avec son voisin, Alfred, un insupportable gosse de riche. Un film magique et réaliste, d’une modernité épatante pour son temps, et qui vient tout juste d’être restauré par la Cinematek. L’occasion en or de (re)découvrir ce chef-d’oeuvre dans des conditions inespérées.

Comment occuper 120 minutes en racontant l’histoire de Thomas, un gars qui n’a rien vécu ? Un point de départ bien loufoque pour un film qui, à l’époque, est apparu comme un OVNI du cinéma belge. Ce qui trouble en premier lieu, c’est la construction enchâssée de l’histoire : quatre âges de la vie d’un homme, avec pour chaque période ses codes :

  • Un point de vue en contre-plongée et une image en très gros plan saturée pour la petite enfance ;
  • Une caméra placée à hauteur moyenne, des plans plus larges et des couleurs vives pour l’enfance ;
  • Une image délavée pour l’âge adulte ;
  • Des plans rapprochés, sombres et presque claustrophobiques pour la vieillesse.

Cette alternance esthétique est renforcée par une variation narrative : le montage semble suivre le fil de la pensée de Toto en fonction de son âge. Il repose tantôt sur l’association d’idées pour la petite enfance, tantôt sur le radotage et la répétition pour la vieillesse. De quoi bousculer nos habitudes cinématographiques.

Jaco a su créer un univers atypique avec son film, et on entre dans ce dernier comme dans la tête de cet anti-héros à la fois attachant et aigri. Une tranche de vie, donc, bien plus remplie que ce que Thomas veut bien admettre.

Ce qu’il y a de stupéfiant, c’est qu’on grandir avec le film. Le revoir permet de remarquer chaque fois de nouveaux détails, et de partager quelque chose de différent avec ses personnages. Car il y a Toto, certes, mais il y a aussi la mère, et la soeur Alice, et l’amante Eveline, et parfois même Alfred.

Le film captive grâce à son suspens (le point de départ étant tout de même un meurtre !), tire sur la corde de l’émotion grâce à ses personnages, et subjugue par la beauté de ses images. Pour les amateurs, la musique du frère de Jaco, Pierre Van Dormael, est la cerise sur le gâteau.

Si vous aimez l’univers de Jaco, sachez que Toto cache tous les ingrédients de sa filmographie : la tendresse du 8e jour (avec un Pascal Duquenne toujours présent !), la richesse narrative de Mr Nobody, l’onirisme du Tout Nouveau Testament, et j’en passe.


Note : en 2011, j’ai longuement travaillé sur ce film pour l’Université de Liège. N’hésitez pas à jeter un oeil à mon travail d’analyse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *